Advertising Console

    BILLY, Ismaël - D'amour à l'arraché.

    Reposter
    Gilles-Claude Thériault

    par Gilles-Claude Thériault

    41
    41 vues
    D'amour à l'arraché

    Il faudra alors que je t'arrache,
    Que je déploie mes radicelles,
    Tes pieds fouleront mes bois,
    Ton souffle flétrira mes belles
    Graminées plantées en base,
    Ta bouche, terreur orgiaque,
    Lacère ma membrane écorcée,
    Tes pieds sarclent ma terre,
    Mon effroyable envie appelle,
    Un voile amarante me distrait,
    Des êtres de chairs hurlants,
    De rudes cognées font clair,
    Brisures et sèves jaillissantes,
    Je ne vois que ton corps fin,
    Mes sens, fous et domptés,
    M'assaillent de mille douleurs,
    Pendant que je soustrais ta robe,
    Ta brèche délicate s'empourpre,
    Tes mains élancées se tordent,
    Ton râle soudain m'écartèle,
    Las, les hommes horrifiés !
    Ils frappent mon écorce dure,
    Ils déchiquettent mes fusains,
    Imprécations et sombres prières,
    Les hommes tentent de t'extraire,
    De ma prise enracinée, ta taille
    Se resserre. Tes pieds en mon tronc
    S'arriment et se renfoncent. Ta bouche
    Gémissante s'enrobe à mon oreille,
    Ta frêle rosace inonde ma péninsule,
    La nuit est venue m'emporter,
    Mon souffle de cent ans s'abat,
    Mes sèves de l’Éther montent en toi,
    Tes yeux se révulsent et le cri
    De ta bouche déforme la forêt.
    Les hommes ne peuvent plus rien,
    Tel un faune réveillé, j'ai dominé
    Ta chair, ta vertu, ta parole.
    Les hommes prostrés et de terreur,
    Délaissent leurs haches coupantes,
    Et tandis qu'en mon corps tu viens
    Te dissoudre en un paysage funeste,
    Les regards des hommes se tournent,
    Leurs mains s'égarent l'une à l'autre,
    Leurs yeux se figent, se cotonnent,
    Laiteux et aveugles, les Hommes
    S'enfuient, tandis que ta dépouille
    Encore jouissante et sursautante,
    S'arroche à ma chair, et nous façonne,
    Telle la statue de l'autel célébré,
    Une cathédrale sylvestre relevée.
    J'ai déversé dans ton être mes sucs mortels,
    Et voilà une dryade qui soudain se révèle.

    Ismaël Billy, Efflorescences, préface de Michel Cazenave, Éditions du Menhir,
    Livre I, D’amour à l’arraché, pages 11 et 12.
    http://ismael-billy.wix.com/ismaelbilly

    Illustration : Dancing oak dryad - fall yellow
    Photo : zeitspuren (Martin Liebermann)
    Bielefeld, Allemagne
    http://www.martin-liebermann.de

    Les formes de ce chêne rappellent une dryade dansante.
    http://www.flickr.com/photos/liebermann/6549436061/
    CC BY-NC-SA 2.0