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    Francis Ponge - La serviette éponge

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    Auguste_Vertu

    par Auguste_Vertu

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    Chère serviette-éponge, ta poésie ne m'est pas plus cachée que celle de tout autre objet aussi habituel ou plus rare.
    Il y a longtemps que j'ai fait le projet de m'occuper de toi, sans doute parce que je m'en veux de me servir quotidiennement de toi, quasi machinalement et sans y prendre garde, puis de te rejeter ou de te laisser retomber sur ton support comme si tu ne m'étais de rien.
    Il me faut aujourd'hui réparer cette injustice.
    Lorsque je te saisis sur ton support, chère serviette-éponge, bien sèche et bien rugueuse, et longue et large juste assez, sans être trop lourde ni encombrante, pour que je sois sûr de perdre, par un contact énergique avec toi, toute l'eau ou l'humidité qui m'embarrasse sans te laisser pourtant trop gorgée et pantelante toi-même pour que je ne te retrouve bonne à servir au même emploi après le repos de quelques heures que mes occupations par ailleurs t'accordent, c'est un plaisir pour moi que le contact de ton tissu familier.
    Nul doute que je sois fier de posséder une ou plusieurs serviettes-éponges, comme certains sont fiers de leur caniche immaculé ou de leur troupeau de moutons frisés.
    Je te manifeste d'ailleurs aussitôt ma satisfaction par mille poignées de mains, des deux mains, par un pétrissage familier dont je sors les mains si parfaitement plus nettes, plus lisses et plus chaleureusement irriguées.
    Elle m'attend toute la journée à la maison, avec les autres meubles. Mais ce n'est qu'une simple serviette-éponge. C'est mon amie.
    C'est elle qui me prend les mains la première, le soir, lorsque je rentre, après quelques minutes sous le robinet.