Complainte de Rutebeuf sur son oeuil

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Auguste_Vertu
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Inutile que je vous raconte

Comment j’ai sombré dans la honte :
Vous connaissez déjà l’histoire
de quelle façon
j’ai récemment pris femme,
Une femme sans charme et sans beauté.
Ce fut la source de mes maux
Qui ont duré plus d’une semaine,
Car ils ont commencé avec la pleine lune.
Ecoutez donc,
Vous qui me demandez des vers,
Quels avantages j’ai tirés
du mariage.
Je n’ai plus rien à mettre en gage ni à vendre :
J’ai dû faire face à tant de choses ,
eu tant à faire,
Tant de soucis et de contrariétés,
Que vous le raconter
serait trop long.
Dieu a fait de moi un autre Job :
Il m’a pris d’un coup
tout ce que j’avais.
De mon œil droit, qui était le meilleur
Je n’y vois pas assez pour distinguer ma route
et me conduire
C’est vraiment un malheur :
Pour cet œil il fait nuit noire
en plein midi.
Je ne suis certes pas au comble de mes voeux
Mais plongé dans le malheur
profondément :
Je suis au fond du trou,
S’ils ne m’en tirent pas
Ceux qui jusqu’ici
M’ont secouru (qu’ils en soient remerciés !)
Je suis bien triste, bien contrarié
de cette infirmité,
Car je n’y vois aucun profit.
Rien ne va comme je veux :
quel malheur !
Est-ce l’effet de mon inconduite ?
Je serai désormais sobre et raisonnable
(après coup !)
Et je me garderai de mes erreurs passées.
Mais à quoi bon, puisque le mal est fait ?
Je m’émeus bien tard,

Je me rends compte bien tard des choses,
Alors que j’étais pris au piège
dès cette première année.
Que le Dieu qui pour nous a souffert la Passion
Ne me laisse pas devenir fou

et protège mon âme !
Ma femme vient d’avoir un enfant ;
Mon cheval s’est cassé une patte
contre une barrière ;
Maintenant la nourrice veut de l’argent
( elle m’étrangle, elle m’écorche )
pour nourrir l’enfant
Sinon il reviendra brailler dans la maison.

Que le Seigneur Dieu qui l’a fait naître
lui donne de quoi vivre,
Qu’il lui envoie sa subsistance,
Qu’il me soulage à l’avenir
afin que je puisse l’aider,
Que je gagne mieux son pain
Et que je conduise mieux ma maison
que je ne le fais !
C’est l’angoisse, je n’y peux rien.
Car je n’ai le moindre tas
en ma maison
De bûches pour cet saison.
Nul n’a jamais été dans un tel désarroi
que moi , c’est la vérité,
Car jamais je n’ai eu aussi peu d’argent.
Mon propriétaire veut toucher le loyer
de la maison ,
Et je l’ai presque entièrement vidée,
Je suis nu
face à l’hiver :
Voilà une tout autre chanson
(ces mots me sont durs et cruels)

que l’an dernier.
Je deviens presque fou quand j’y pense.
Pas besoin de tanin pour me tanner.
car le réveil
Me tanne assez quand je m’éveille ;
Que je dorme, que je veille,
que j’y pense,
Je ne sais où trouver de quoi
Passer cette mauvaise période :

voilà mon sort
Tout ce qui peut l’être a été mis en gage
Et déménagé de chez moi,
car je suis resté couché
Trois mois, sans voir personne.
De son côté, ma femme ayant eu un enfant,
un mois entier
M’est restée chambrée...

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