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    Une prière pour Baudelaire

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    Auguste_Vertu

    par Auguste_Vertu

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    Une prière pour Baudelaire, Une biographie de Charles Baudelaire par E. Dhérissart...

    Charles Baudelaire, il faut l’écrire B.-A.-U.-D.-E.-L.-A.-I.-R.-E. L’intéressé montrait une sensibilité particulière pour tout ce qui touchait à l’orthographe de son nom. On se gardera bien par conséquent d’intercaler un e entre les premières lettres de la première syllabe. À Mario Uchard qui, inconsidérément, avait laissé sur une page de son journal s’introduire le e abusif, il écrira sèchement : « un baudelaire, substantif barbare dont les Latins ont fait baltearis ne peut prendre d’e en son commencement, pas plus que baudrier ».
    Effectivement. Un badelaire en héraldique désignait un sabre court et à double tranchant. L'auteur des Fleurs du Mal revendiquait en conscience cette ascendance guerrière à l’origine de son nom. Les études des chercheurs lui donneront raison sur ce point. En revanche, en ce qui concerne la graphie, les registres de la Marne — d’où est originaire son père, François — sont moins catégoriques. Une seule voyelle ou bien deux ? On rencontre indifféremment les deux orthographes… Mario Uchard était très excusable. Le correcteur de son journal s’était trompé, peut-être, mais de si peu ! L’orgueil d’un jeune artiste est facilement exacerbé quand il désire se faire un nom.
    Ce n'était pas, somme toute, un trop mauvais symbole que celui de l’épée pour désigner Charles Pierre Baudelaire. Les frères Goncourt — qui le détestaient cordialement — retenaient de sa voix qu’elle était « nette comme une lame » et c’est davantage qu’une coïncidence si Charles Bataille a rapporté de son côté qu'il « causait d’une voix bien timbrée dont la sonorité avait quelque chose de métallique et de tranché net ».
    Cette voix ne nous parviendra jamais. Le microsillon est venu trop tard. Seuls les témoignages des contemporains nous permettent de nous faire une idée de ce qu’elle fut.
    Dès son enfance, Baudelaire s’était découvert un penchant pour les joutes oratoires. Il se plaisait aux tours de force langagiers. Il cherchait des formules désagréables, des mots qui choquent pour soutenir les thèses les plus paradoxales : « L’une de ses scies habituelles, écrivit Feydeau en 1874, consistait à ravaler, à mettre plus bas que terre les hommes du plus beau génie, ceux dont la gloire est consacrée par les applaudissements d’une longue suite de siècles. »
    Pour faire simple, Baudelaire, en esprit compliqué, aimait déplaire. Il trouvait très seyant d’applaudir seul, à contre temps.
    Il se voulait homme singulier.
    Il l’était.