Lecture et broderie - @ Lavomatic Tour (Saison 7 - 2013-09-04)

Etienne Vitaux

par Etienne Vitaux

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Textes des poemes :

SAINT POL ROUX
1861-1940 

Je vis dans cinquante ans
 
Ma solitude s'expliquerait ainsi: mes idées me devançant, il me semble vivre au milieu d'êtres pas encore nés. J'habite donc une époque pas ouverte encore et je ne me complais qu'en elle. Cela dit  en toute ingénuité, ma solitude en prouve la sincérité car qui me forcerait à vivre ainsi loin des gens de cet époque?
En vérité, je me sens le contemporain de gens à venir, c'est à eux que je parle, c'est pour eux que je pense. Ils ne sont pas encore vivants, je ne suis pas encore mort. Eux et moi nous sommes à naître.
 Ils me mettront au monde et je leur servirai de père.
La fréquentation de mes contemporains m'est pénible. Je m'y sens maladroit. Je m'étudie pour revenir en arrière et bafouille.
Loin de moi la misanthropie. Et j'adore les femmes, les jeunes, car sous mon amas d'années je bénéficie d'une jeunesse incomparable: un edelweiss sous neige. Je ne me plais qu'avec les enfants, comme  si j'étais des leurs.
Je ne recherche aucunement les hommes et les joies de ce temps, mais je me sens attiré par la multitude future.
Un désir secret me projette dans l'avenir, je me vois vivre plus tard. Si j'ai de l'orgueil, mon orgueil est... Je puis me tromper, mon erreur…
J'ai comme horreur du retard...
Je ne tiens pas à la gloire présente.
A part quelques mesquineries obligatoires je fais tout pour être méconnu, sans doute dans cet étrange [...IJ d'être connu plus tard.
J'ai comme une peur farouche de la gloire.
 
(De l’art magnifique extraits)






Devant du linge étendu par ma mère, au village

Linge étendu par les bras roses de maman!
Primitive épreuve de la cuve aux cendres de sarment...
œufs à la neige du savon... Franches gifles du battoir... Décisives caresses du puits...
Très pure corde allant de l'azerolier à ce trophée d'oreilles d'éléphant que semble le figuier...
Puis les épingles tutélaires...
Enfin, sur toutes ces candeurs flottantes, les lingots subtils du soleil vierge...
Linge étendu par ses bras roses!
Hosties...
Lins d'aube...
Nénuphars de brise...
Pages de pâquerettes...
Pans de lune...
Parchemins aux vignettes d'insectes
Linge étendu par ses bras roses!
Ingénue senteur de la lessive...
Cela monte ouvrir le colombier des souvenirs...
Et l'on perçoit des gestes blancs de revenants dan les mirages du jadis...
Et l'on savoure le bon lait des bercails révolus…
Linge étendu par ses bras roses!
Car c'est l'exposition des œuvres simples de Mamelles de ma maison...
États d'âme de mes aïeules entre le laurier-rose e l'olivier!...
Fil, émanais-tu de la quenouille ou des bandeaux sortis des capelines?...
Serviriez-vous de trousseaux à la postérité, vénérables cheveux d'antan?...
Linge étendu par ses bras roses!
Ô ces doigts de grand'mères sur ces balèvres de grand'mères!...
Salive laborieuse, est-ce toi qui dégoulines de ce toiles sur les verveines et sur les pastèques?...
Braves fées qui filiez en songeant sous la treille l'été, l'hiver devant le feu de ceps, vos rêveries sont-elles pas restées entre les mailles ?...
Linge étendu par ses bras roses!
O langes...
O tabliers...
O rideaux...
O nappes des festins de famille où le plus vieux dit la prière...
O draps mis aux croisées lorsque passe la Vierge...
O suaires...
Linge étendu par les bras roses de ma mère!  
 
 
Soir.
 
 Égale dans l'aller et le retour, une étendue avers et son revers, selon qu'on la parcourt. Or de face ce qu'on verra de dos, on voit de dos ce qu’on a vu de face, quand ce ne sont pas des côtés invus qui s'offrent à nos yeux. Ceci sans cela n'est pas complet.
 Dans le soir nous pouvons supposer que voici  les épreuves négatives des images positives du matin. Un paysage ne se livre intégralement qu'à la façon d’un objet qu'on tourne entre ses doigts ou d'une femme en fleur dont on caresse éperdument toute la peau.
 
À l'ouest, le Soleil descend dans la tirelire faite de toutes les gueules de poisson, nous abandonnant la petite monnaie des étoiles dont la multitude ne  vaut pas l'unique pièce d'or qui nous remontera demain par la faille faite de tous les gosiers de coq à l'est.
 
(La randonnée extraits)
Par Etienne Vitaux Il y a 2 ans