Rugby : «Nous sommes déçus de l'utilisation de l'arbitrage vidéo»

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La belle unanimité autour de l’arbitrage vidéo dans le rugby est-elle en train de se fissurer ? Deux semaines après la reprise du Top 14, les polémiques s’enchaînent. En cause : le nouveau protocole, imposé à titre expérimental cette saison par l’IRB, la fédération internationale. Celui-ci donne un rôle bien plus important à l’officiel en charge de la vidéo, qui, désormais, peut notamment vérifier la validité d’un essai en revisionnant les bandes bien avant la ligne d’en-but.

Résultat : le jeu devient de plus en plus haché, au point que Canal +, diffuseur du championnat de France, a demandé à la Ligue d’avancer le coup d’envoi du match retransmis le samedi à 15 heures. Les téléspectateurs, eux, ont dû renoncer à tout accès d’enthousiasme en temps réel, la faute aux longues minutes de vérification après chaque essai litigieux. Quant aux supporteurs venus en tribunes, ils sont contraints de prendre leur mal en patience, privés de tout ralenti sur les écrans géants du stade. Joël Dumé, directeur technique national de l’arbitrage à la FFR, vient de participer à quatre jours de stage avec ses ouailles à Font-Romeu. Il reconnaît sans peine que le pari du nouveau protocole est encore loin d’être réussi.
Y a-t-il eu un recours exagéré au vidéoarbitrage lors des deux premières journées du championnat ?

Oui, dans certains cas, cela a été excessif. On est à une moyenne de quatre recours par match, alors qu’on n’en comptait que deux dans les championnats où l’expérimentation a été lancée l’an dernier, en Angleterre et en Afrique du Sud. Quand il y a une nouvelle consigne, chacun essaye de se l’approprier. Mais certains arbitres ne l’ont pas toujours bien maitrisée. Dans quasiment un tiers des cas, ils auraient pu prendre la décision eux-mêmes ou avec l’aide de leur juge de touche, sans intervention de la vidéo. En fait, ils veulent sécuriser au maximum leurs décisions.
Comment expliquez-vous cette différence culturelle ?

Souvent, sur chaque essai encaissé, les entraîneurs et joueurs de l’équipe défendante demandent à ce que la vidéo soit utilisée. Il n’y a peut-être pas cette démarche dans l’hémisphère sud. Le Top 14 est un championnat avec beaucoup de pression, beaucoup de tension, et ce dès le début de la saison.
Pourquoi l’IRB a-t-elle décidé cette réforme, alors que l’ancien système semblait convenir ?

C’est clair que nous sommes assez déçus de l’utilisation de la vidéo telle qu’elle est faite désormais. On était assez confortables avec l’ancien système. Mais on s’est rendu compte ces derniers mois, notamment sur des cas de jeu déloyal, que l’ancien protocole n’était pas suffisant. Je pense notamment au match France-Australie à l’automne 2012. Un joueur australien s’était rendu coupable d’un placage cathédrale sur un tricolore. L’arbitre de champ ne l’avait pas vu, l’arbitre vidéo, si. Mais il ne lui était pas possible d’intervenir pendant la rencontre.
Est-ce que ces nouvelles pratiques n’ont pas tendance à rendre le match sans saveur ? On ne peut plus s’enthousiasmer devant une belle action, puisque tout peut être annulé quelques minutes plus tard après le vidéoarbitrage…

Je suis assez d’accord. Le rugby n’est pas un sport uniquement tactique comme le football américain. C’est un sport d’usure, de temps forts. Une interruption de trois ou quatre minutes va permettre à l’équipe sous pression de récupérer. Par ailleurs, le règlement de l’IRB mentionne que l’arbitre vidéo ne doit prendre sa décision que si les faits sont «clairs et évidents». S’il faut observer un ralenti pendant quatre minutes pour se faire une idée, peut-être que les faits ne sont pas si «clairs et évidents». De la même façon, s’il faut regarder dix fois une passe pour savoir si elle en-avant ou non, peut-être peut-on l’accepter en temps réel.
L’arbitrage «parfait» n’est-il pas une chimère ?

Il faut être clair : la vidéo ne permettra pas d’avoir zéro erreur, même avec les meilleurs outils technologiques. Ça serait illusoire. En revanche, tout le monde doit regretter l’erreur d’arbitrage énorme. C’est elle qu’on doit pouvoir juger à la vidéo. Pour le reste, on est davantage sur de l’interprétation, et ce n’est plus le même sujet. Il faut faire confiance aux hommes qui arbitrent.
A votre avis, comment les téléspectateurs et les supporteurs vivent-ils ces recours incessants à la vidéo ?

J’ai l’impression que la personne devant sa télé est assez contente. Ça lui permet d’engager la discussion, de jouer à l’arbitre vidéo car il a les mêmes outils. En revanche, pour le spectateur dans les tribunes, c’est une frustration terrible. Le match est saccadé, interrompu par des pauses de plusieurs minutes. Le public risque de s’ennuyer.
Vous allez avoir une réunion avec l’IRB le 2 septembre sur le sujet. Quel sera votre message ?

Nous dirons que la vidéo à outrance n’est pas forcément la solution, et que cela a provoqué beaucoup d’erreurs dans notre championnat. Que l’arbitre se sécurise à ce point, ça n’est pas forcément la bonne tactique.

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