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Jean Richepin - En septembre
Ciel roux. Ciel de septembre. De la pourpre et de l'ambre Fondus en ton brouillé. Draperie ondulante Où le soleil se plante Comme un vieux clou rouillé. Flots teintés d'améthyste. Ecumes en baptiste Aux légers falbalas. Horizon de nuées Vaguement remué En vaporeux lilas. Falaises jaunissantes. Des mûres dans les sentes, Du chaume dns les champs. Aux flaques des ornières En lueurs prisonnières Le cuivre des couchants. Aucun cri dans l'espace. Nulle barque qui passe. Pas d'oiseaux aux buissons Ni de gens sur l'éteule Et la couleur est seule A chanter ses chansons. Apaisement. Silence. La brise ne balance Que le bruit endormant De la mer qui chantonne. Ciel de miel. Ciel d'automne. Silence. Apaisement.
Arthur Rimbaud - Le buffet
C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ; Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ; Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ; - C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits. - O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Clément Marot - Dedans Paris, ville jolie
Dedans Paris, Ville jolie, Un jour passant mélancolie Je pris alliance nouvelle A la plus gaie damoiselle Qui soit d'ici en Italie. D'honnêteté elle est saisie, Et crois selon ma fantaisie Qu'il n'en est guère de plus belle Dedans Paris. Je ne vous la nommerai mie Sinon que c'est ma grand amie, Car l'alliance se fit telle, Par un doux baiser, que j'eus d'elle, Sans penser aucune infamie Dedans Paris.
Victor Hugo - Bon appétit, messieurs
Un amas confus de maisons Des crottes dans toutes les rues Ponts, églises, palais, prisons Boutiques bien ou mal pourvues Force gens noirs, blancs, roux, grisons Des prudes, des filles perdues, Des meurtres et des trahisons Des gens de plume aux mains crochues Maint poudré qui n'a pas d'argent Maint filou qui craint le sergent Maint fanfaron qui toujours tremble, Pages, laquais, voleurs de nuit, Carrosses, chevaux et grand bruit Voilà Paris que vous en semble ?
Robert Desnos - La Fourmi
Dans leur cahute enfumée Bien soigneusement fermée Les braves petits Lapons Boivent l’huile de poisson ! Dehors on entend le vent Pleurer ; les méchants ours blancs Grondent en grinçant des dents Et depuis longtemps est mort Le pâle soleil du Nord ! Mais dans la hutte enfumée Bien soigneusement fermée Les braves petits Lapons Boivent l’huile de poisson... Sans rien dire ils sont assis, Père, mère, aïeul, les six enfants, le petit dernier Bave en son berceau d’osier [1] ; Leur bon vieux renne au poil roux Les regarde, l’air si doux ! Bientôt ils s’endormiront Et demain ils reboiront la bonne huile de poisson, Et puis se rendormiront Et puis, un jour, ils mourront ! Ainsi coulera leur vie Monotone et sans envie... Et plus d’un poète envie Les braves petits Lapons Buveurs d’huile de poisson !
Charles Cros - Un immense désespoir
Un immense désespoir Noir M'atteint Désormais, je ne pourrais M'égayer au rose et frais Matin. Et je tombe dans un trou Fou, Pourquoi Tout ce que j'ai fait d'efforts Dans l'Idéal m'a mis hors La Loi ? Satan, lorsque tu tombas Bas, Au moins Tu payais tes voeux cruels, Ton crime avait d'immortels Témoins. Moi, je n'ai jamais troublé, Blé, L'espoir Que tu donnes aux semeurs Cependant, puni, je meurs Ce soir. J'ai fait à quelque animal Mal Avec Une badine en chemin, Il se vengera demain Du bec. Il me crèvera les yeux Mieux Que vous Avec l'épingle à chapeau Femmes, au contact de peau Si doux.
Hé bien ! Je consens de mourir
Hé bien ! je consens de mourir. Aussi bien l'espoir de guerir Me flateroit en vain des douceurs de la vie. Je n'ay plus qu'un moment à desplaire à vos yeux ; Vous allez voir, belle Silvie, Quand je ne seray plus, si vous en serez mieux.
Vous faites voir des os quand vous riez, Héleine
Vous faites voir des os quand vous riez, Hélène, Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ; Les autres, des fragments noirs comme de l’ébène Et tous, entiers ou non, cariés et tremblants. Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine Et que vous éclatez à vous rompre les flancs, Non seulement la toux, mais votre seule haleine Peut les mettre à vos pieds, déchaussés et sanglants. Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse ; Fréquentez les convois et devenez pleureuse : D’un si fidèle avis faites votre profit. Mais vous riez encore et vous branlez la tête ! Riez tout votre soûl, riez, vilaine bête : Pourvu que vous creviez de rire, il me suffit.
Arthur Rimbaud - A la musique
Place de la Gare, à Charleville. Sur la place taillée en mesquines pelouses, Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses. − L'orchestre militaire, au milieu du jardin, Balance ses schakos dans la Valse des fifres : − Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ; Le notaire pend à ses breloques à chiffres. Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs : Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames Auprès desquelles vont, officieux cornacs, Celles dont les volants ont des airs de réclames ; Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme, Fort sérieusement discutent les traités, Puis prisent en argent, et reprennent : "En somme !..." Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins, Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande, Savoure son onnaing d'où le tabac par brins Déborde − vous savez, c'est de la contrebande ; − Le long des gazons verts ricanent les voyous ; Et, rendus amoureux par le chant des trombones, Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious Caressent les bébés pour enjôler les bonnes... − Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, Sous les marronniers verts les alertes fillettes : Elles le savent bien ; et tournent en riant, Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes. Je ne dis pas un mot : je regarde toujours La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles : Je suis, sous le corsage et les frêles atours, Le dos divin après la courbe des épaules. J'ai bientôt déniché la bottine, le bas... − Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres. Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas... − Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...
Antoine de Saint-Amant - Le paresseux
Accablé de paresse et de mélancolie, Je rêve dans un lit où je suis fagoté, Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté, Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie. Là, sans me soucier des guerres d'Italie, Du comte Palatin, ni de sa royauté, Je consacre un bel hymne à cette oisiveté Où mon âme en langueur est comme ensevelie. Je trouve ce plaisir si doux et si charmant, Que je crois que les biens me viendront en dormant, Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine, Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts, Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine Ai-je pu me résoudre à t'écrire ces vers.
Charles-Augustin Sainte-Beuve - Dans ce cabriolet de place
Dans ce cabriolet de place j'examine L'homme qui me conduit, qui n'est plus que machine Hideux, à barbe épaisse, à longs cheveux collés : Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soulés. Comment l'homme peut-il ainsi tomber ? pensais-je, Et je me reculais à l'autre coin du siège. - Mais Toi, qui vois si bien le mal à son dehors, La crapule poussée à l'abandon du corps, Comment tiens-tu ton âme au dedans ? Souvent pleine Et chargée, es-tu prompt à la mettre en haleine ? Le matin, plus soigneux que l'homme d'à côté, La laves-tu du songe épais ? et dégoûté, Le soir, la laves-tu du jour gros de poussière ? Ne la laisse-tu pas sans baptême et prière S'engourdir et croupir, comme ce conducteur Dont l'immonde sourcil ne sent pas sa moiteur ?
Arthur Rimbaud - Le bal des pendus
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins. Messire Belzébuth tire par la cravate Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, Et, leur claquant au front un revers de savate, Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël ! Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles: Comme des orgues noirs, les poitrines à jour Que serraient autrefois les gentes damoiselles, Se heurtent longuement dans un hideux amour. Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse ! On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs ! Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse ! Belzébuth enragé racle ses violons ! O durs talons, jamais on n'use sa sandale ! Presque tous ont quitté la chemise de peau; Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau: Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées, Un morceau de chair tremble à leur maigre menton: On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, Des preux, raides, heurtant armures de carton. Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes ! Le gibet noir mugit comme un orgue de fer ! Les loups vont répondant des forêts violettes: A l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer... Holà, secouez-moi ces capitans funèbres Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres: Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés ! Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre: Et, se sentant encor la corde raide au cou, Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque Avec des cris pareils à des ricanements, Et, comme un baladin rentre dans la baraque, Rebondit dans le bal au chant des ossements. Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
Charles Augustin Sainte-Beuve - Les rayons jaunes
Les dimanches d'été, le soir, vers les six heures, Quand le peuple empressé déserte ses demeures Et va s'ébattre aux champs, Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre, Je regarde d'en haut passer et disparaître Joyeux bourgeois, marchands, Ouvriers en habits de fête, au coeur plein d'aise ; Un livre est entr'ouvert près de moi, sur ma chaise : Je lis ou fais semblant ; Et les jaunes rayons que le couchant ramène, Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine, Teignent mon rideau blanc. J'aime à les voir percer vitres et jalousie ; Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie Un flot d'atomes d'or ; Puis, m'arrivant dans l'âme à travers la prunelle, Ils redorent aussi mille pensers en elle, Mille atomes encor. Ce sont des jours confus dont reparaît la trame, Des souvenirs d'enfance, aussi doux à notre âme Qu'un rêve d'avenir : C'était à pareille heure (oh ! je me le rappelle) Qu'après vêpres, enfants, au choeur de la chapelle, On nous faisait venir. La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges ; Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges Jaunissait leur blancheur ; Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni, comme un épi qui penche Sous la faux du faucheur. Oh ! qui dans une église à genoux sur la pierre, N'a bien souvent, le soir, déposé sa prière, Comme un grain pur de sel ? Qui n'a du crucifix baisé le jaune ivoire ? Qui n'a de l'Homme-Dieu lu la sublime histoire Dans un jaune missel ? Mais où la retrouver, quand elle s'est perdue, Cette humble foi du coeur, qu'un ange a suspendue En palme à nos berceaux ; Qu'une mère a nourrie en nous d'un zèle immense ; Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence Aux bords des saints ruisseaux ? Peut-elle refleurir lorsqu'a soufflé l'orage, Et qu'en nos coeurs l'orgueil debout, a dans sa rage Mis le pied sur l'autel ? On est bien faible alors, quand le malheur arrive Et la mort... faut-il donc que l'idée en survive Au voeu d'être immortel ! J'ai vu mourir, hélas ! ma bonne vieille tante, L'an dernier ; sur son lit, sans voix et haletante, Elle resta trois jours, Et trépassa. J'étais près d'elle dans l'alcôve ; J'étais près d'elle encor, quand sur sa tête chauve Le linceul fit trois tours. Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune ; J'étais là... puis, autour, des cierges brûlaient jaune, Des prêtres priaient bas; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière ; Mon oeil était sans larme et ma voix sans prière, Car je ne croyais pas. Elle m'aimait pourtant... ; et ma mère aussi m'aime, Et ma mère à son tour mourra ; bientôt moi-même Dans le jaune linceul Je l'ensevelirai ; je clouerai sous la lame Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme ; Alors je serai seul ; Seul, sans mère, sans soeur, sans frère et sans épouse ; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse S'unirait à ma main ?... Mais déjà le soleil recule devant l'ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre S'éteignent en chemin...
Charles Baudelaire - Un plaisant
C'était l'explosion du nouvel an: chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d'une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d'un fouet. Comme l'âne allait tourner l'angle d'un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s'inclina cérémonieusement devant l'humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau: "Je vous la souhaite bonne et heureuse!" puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d'ajouter leur approbation à son contentement. L'âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l'appelait son devoir. Pour moi, je fus pris subitement d'une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l'esprit de la France.
René Daumal - Les dernières paroles du poète
D'un fruit qu'on laisse pourrir à terre, il peut encore sortir un nouvel arbre. De cet arbre, des fruits nouveaux par centaines. Mais si le poème est un fruit, le poète n'est pas un arbre. Il vous demande de prendre ses paroles et de les manger sur-le-champ. Car il ne peut, à lui tout seul, produire son fruit. Il faut être deux pour faire un poème. Celui qui parle est le père, celui qui écoute est la mère, le poème est leur enfant. Le poème qui n'est pas écouté est une semence perdue. Ou encore : celui qui parle est la mère, le poème est l'oeuf et celui qui écoute est fécondateur de l'oeuf. Le poème qui n'est pas écouté devient un oeuf pourri. C'est à cela que songeait, dans sa prison, un poète condamné à mort. C'était dans un petit pays qui venait d'être envahi par les armées d'un conquérant. On avait arrêté le poète parce que, dans une chanson qu'il chantait sur les routes, il avait comparé la tristesse qui rongeait jusqu'à l'os la chair de son corps aux fumées meurtrières qui avaient brûlé jusqu'au roc la terre de son village.
Paul Scarron - Oui, c'est un pédant, c'est un sot...
Oui, c'est un pédant, c'est un sot, Et le plus grand qui soit en France. Quand il profère une sentence, J'aimerais mieux qu'il fît un rot. Il est fils d'un petit ragot, Grand amateur de la jouvence, Qui périra par la potence S'il ne périt par le fagot. Il est fourbe dans les affaires ; Il sert aux amoureux mystères Et prêche comme un sansonnet : Parmi les bigots il fait rage. Je t'en dirais bien davantage, Mais il faut finir le sonnet.
Charles Baudelaire - Laquelle est la vraie
J'ai connu une certaine Bénédicta, qui remplissait l'atmosphère d'idéal, et dont les yeux répandaient le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l'immortalité. Mais cette fille miraculeuse était trop belle pour vivre longtemps; aussi est-elle morte quelques jours après que j'eus fait sa connaissance, et c'est moi-même qui l'ai enterrée, un jour que le printemps agitait son encensoir jusque dans les cimetières. C'est moi qui l'ai enterrée, bien close dans une bière d'un bois parfumé et incorruptible comme les coffres de l'Inde. Et comme mes yeux restaient fichés sur le lieu où était enfoui mon trésor, je vis subitement une petite personne qui ressemblait singulièrement à la défunte, et qui, piétinant sur la terre fraîche avec une violence hystérique et bizarre, disait en éclatant de rire: «C'est moi, la vraie Bénédicta! C'est moi, une fameuse canaille! Et pour la punition de ta folie et de ton aveuglement, tu m'aimeras telle que je suis!» Mais moi, furieux, j'ai répondu: «Non! non! non!» Et pour mieux accentuer mon refus, j'ai frappé si violemment la terre du pied que ma jambe s'est enfoncée jusqu'au genou dans la sépulture récente, et que, comme un loup pris au piége, je reste attaché, pour toujours peut-être, à la fosse de l'idéal.
Paul Scarron - Chanson à manger
Quand j'ay bien faim et que je mange Et que j'ay bien dequoy choisir, Je ressens autant de plaisir Qu'en grattant ce qui me demange. Cher Amy, tu m'y faits songer : Chacun fait des Chansons à boire, Et moy, qui n'ay plus rien de bon que la machoire, Je n'en veux faire qu'à manger. Quand on se gorge d'un potage Succulent comme un consommé, Si nostre corps en est charmé, Nostre ame l'est bien davantage. Aussi Satan, le faux glouton, Pour tromper la femme premiere, N'alla pas luy monstrer du vin ou de la biere, Mais dequoy branler le menton. Quatre fois l'homme de courage En un jour peut manger son saoul ; Le trop boire peut faire un fou De la personne la plus sage. A-t'on vidé mille tonneaux, On n'a beu que la mesme chose, Au lieu qu'en un repas on peut doubler la doze De mille differans morceaux. Quel plaisir lors qu'avec furie, Apres la bisque et le rosty, D'un entremets bien assorty Vient reveiller la mangerie ! Quand on devore un bon melon Trouve-t'on liqueur qui le vaille ? Ô cher Amy Potel ! je suis pour la mangeaille : Il n'est rien tel qu'estre glouton.
Boris Vian - L'évadé - Lecture de poésie audio
Il a dévalé la colline Ses pas faisaient rouler les pierres Là-haut entre les quatre murs La sirène chantait sans joie Il respirait l’odeur des arbres Avec son corps comme une forge La lumière l’accompagnait Et lui faisait danser son ombre Pourvu qu’ils me laissent le temps Il sautait à travers les herbes Il a cueilli deux feuilles jaunes Gorgées de sève et de soleil Les canons d’acier bleu crachaient De courtes flammes de feu sec Pourvu qu’ils me laissent le temps Il est arrivé près de l’eau Il y a plongé son visage Il riait de joie il a bu Pourvu qu’ils me laissent le temps Il s’est relevé pour sauter Pourvu qu’ils me laissent le temps Une abeille de cuivre chaud L’a foudroyé sur l’autre rive Le sang et l’eau se sont mêlés Il avait eu le temps de voir Le temps de boire à ce ruisseau Le temps de porter à sa bouche Deux feuilles gorgées de soleil Le temps d’atteindre l’autre rive Le temps de rire aux assassins Le temps de courir vers la femme Il avait eu le temps de vivre. Boris Vian, Chansons et Poèmes
Boris Vian - La java des bombes atomiques
Mon oncle un fameux bricoleur Faisait en amateur Des bombes atomiques Sans avoir jamais rien appris C´était un vrai génie Question travaux pratiques Il s´enfermait tout´ la journée Au fond d´son atelier Pour fair´ des expériences Et le soir il rentrait chez nous Et nous mettait en trans´ En nous racontant tout Pour fabriquer une bombe " A " Mes enfants croyez-moi C´est vraiment de la tarte La question du détonateur S´résout en un quart d´heur´ C´est de cell´s qu´on écarte En c´qui concerne la bombe " H " C´est pas beaucoup plus vach´ Mais un´ chos´ me tourmente C´est qu´cell´s de ma fabrication N´ont qu´un rayon d´action De trois mètres cinquante Y a quéqu´chos´ qui cloch´ là-d´dans J´y retourne immédiat´ment Il a bossé pendant des jours Tâchant avec amour D´améliorer l´modèle Quand il déjeunait avec nous Il avalait d´un coup Sa soupe au vermicelle On voyait à son air féroce Qu´il tombait sur un os Mais on n´osait rien dire Et pis un soir pendant l´repas V´là tonton qui soupir´ Et qui s´écrie comm´ ça A mesur´ que je deviens vieux Je m´en aperçois mieux J´ai le cerveau qui flanche Soyons sérieux disons le mot C´est même plus un cerveau C´est comm´ de la sauce blanche Voilà des mois et des années Que j´essaye d´augmenter La portée de ma bombe Et je n´me suis pas rendu compt´ Que la seul´ chos´ qui compt´ C´est l´endroit où s´qu´ell´ tombe Y a quéqu´chose qui cloch´ là-d´dans, J´y retourne immédiat´ment Sachant proche le résultat Tous les grands chefs d´Etat Lui ont rendu visite Il les reçut et s´excusa De ce que sa cagna Etait aussi petite Mais sitôt qu´ils sont tous entrés Il les a enfermés En disant soyez sages Et, quand la bombe a explosé De tous ces personnages Il n´en est rien resté Tonton devant ce résultat Ne se dégonfla pas Et joua les andouilles Au Tribunal on l´a traîné Et devant les jurés Le voilà qui bafouille Messieurs c´est un hasard affreux Mais je jur´ devant Dieu En mon âme et conscience Qu´en détruisant tous ces tordus Je suis bien convaincu D´avoir servi la France On était dans l´embarras Alors on l´condamna Et puis on l´amnistia Et l´pays reconnaissant L´élu immédiat´ment Chef du gouvernement