Irini

Le Progrès calme et fort, et toujours innocent, <br />Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang. <br />Il règne, conquérant désarmé ; quoi qu'on fasse, <br />De la hache et du glaive il détourne sa face, <br />Car le doigt éternel écrit dans le ciel bleu <br />Que la terre est à l'homme et que l'homme est à Dieu <br />Car la force invincible est la force impalpable. - <br />Peuple, jamais de sang ! - Vertueux ou coupable, <br />Le sang qu'on a versé monte des mains au front. <br />Quand sur une mémoire, indélébile affront, <br />Il jaillit, plus d'espoir ; cette fatale goutte <br />Finit par la couvrir et la dévorer toute ; <br />Il n'est pas dans l'histoire une tache de sang <br />Qui sur les noirs bourreaux n'aille s'élargissant. <br />Sachons-le bien, la honte est la meilleure tombe. <br />Le même homme sur qui son crime enfin retombe, <br />Sort sanglant du sépulcre et fangeux du mépris. <br />Le bagne dédaigneux sur les coquins flétris <br />Se ferme, et tout est dit ; l'obscur tombeau se rouvre. <br />Qu'on le fasse profond et muré, qu'on le couvre <br />D'une dalle de marbre et d'un plafond massif, <br />Quand vous avez fini, le fantôme pensif <br />Lève du front la pierre et lentement se dresse. <br />Mettez sur ce tombeau toute une forteresse, <br />Tout un mont de granit, impénétrable et sourd, <br />Le fantôme est plus fort que le granit n'est lourd. <br />Il soulève ce mont comme une feuille morte. <br />Le voici, regardez, il sort ; il faut qu'il sorte, <br />Il faut qu'il aille et marche et traîne son linceul ; <br />Il surgit devant vous dès que vous êtes seul ; <br />Il dit : c'est moi ; tout vent qui souffle vous l'apporte ; <br />La nuit, vous l'entendez qui frappe à votre porte. <br />Les exterminateurs, avec ou sans le droit, <br />Je les hais, mais surtout je les plains. On les voit, <br />A travers l'âpre histoire où le vrai seul demeure, <br />Pour s'être délivrés de leurs rivaux d'une heure, <br />D'ennemis innocents, ou même criminels, <br />Fuir dans l'ombre entourés de spectres éternels. <br /><br />Victor Hugo